Journal de bord de Jean Cotentin
Dossier : Blackwater Creek
Entrée II — « Tout cela sent l'occulute »
Nous touchâmes enfin aux abords de Blackwater Creek, cette contrée lourde, ruisselante, malade, comme si la terre elle-même y retenait son souffle. La nuit était épaisse, la pluie mauvaise, les haies gonflées d'une vie indécente, et déjà l'air portait cette senteur trouble, ce parfum de fruits pourris et de sol détrempé qui, chez un homme de ma sensibilité, ne peut annoncer qu'une seule chose.
Tout cela sent l'occulute.
Le destin, naturellement, plaça sur notre route un drôle de prophète en loques, marchand de poisson et de whisky, ermite grotesque aux allures d'ivrogne inspiré. Il tremblait devant Blackwater Creek comme les médiocres tremblent devant les vérités supérieures. Pourtant, derrière ses hoquets et ses bouteilles, il nous révéla l'essentiel : un pasteur-shérif gagné par la démence, des Carmody à éviter, et un alcool local dont l'odeur seule semblait vouloir soumettre les âmes faibles. Je vis d'emblée qu'il y avait là plus qu'une simple affaire de contrebande rurale.
L'arrivée au village confirma mes pressentiments. Tout y était clos, tassé, replié sur sa propre peur. Une petite église maigre, des maisons sans éclat, des chiens, de la boue, et cette même odeur, plus forte encore, comme si l'air de Blackwater lui-même avait macéré dans quelque fût maudit. Nous y croisâmes un habitant revêche qui nous orienta vers la ferme des Jarvais plutôt que vers la demeure d'une veuve disparue des regards depuis des jours. Charmante entrée en matière.
Nous gagnâmes donc la ferme à pied, torches en main, le long d'un champ de maïs si haut qu'il semblait bâti pour cacher la lune. Là encore, la nature criait sa difformité. Un grand feu veillait au centre du domaine comme un œil. Et près de lui, le vieux Pete — pauvre hère déformé, bossu, la bouche pleine de choses noires — nous accueillit avec la résignation lugubre des damnés qui ont cessé de se croire sauvables. Je compris, à sa seule vue, que Blackwater Creek ne souffrait pas d'une simple corruption morale.
Quelque chose pousse ici dans les corps.
La nuit dans la grange fut de celles qu'on n'oublie pas. Des bruits, des cris, des visions pour certains — la campagne elle-même semblait rêver en nous. Puis la porte vola en éclats, et de l'abîme surgit un sanglier monstrueux, pustuleux, suintant, presque rituel dans son horreur. Une créature de chair malade, de boue et de blasphème. Je dus alors faire ce que les hommes d'exception font toujours : demeurer lucide au milieu de la panique, attirer sur moi l'attention de la bête, me déplacer avec panache pendant que mes compagnons, valeureux à leur manière, tentaient de survivre.
Robert fit parler les armes, Béatrice fit parler le feu, Sasha la science, Derek le désespoir. Quant à moi, je tins ma place dans la chorégraphie du péril, non sans grâce. Le monstre brûla enfin, chancela, reçut encore les coups nécessaires, et s'effondra sous la pluie comme s'écroule une hérésie trop longtemps tolérée.
Nous avons survécu. Mais Blackwater Creek nous a déjà pris quelque chose. Le whisky, les bouches qui pourrissent, les bêtes qui changent, les cris dans la nuit, le nom de Carmody prononcé comme une menace — tout cela compose une seule et même musique, et je la reconnais.
Oui. Je le redis pour mes futurs lecteurs, afin qu'ils sachent qu'en cette nuit je ne me suis pas trompé :
Tout cela sent l'occulute.