Journal de bord de Jean Cotentin
Dossier : Blackwater Creek
Entrée III — « L'eau, le shérif et la Mère »
La pluie tombait avec cette obstination sinistre qui sied si bien aux préludes des grandes tragédies, et c'est au milieu d'un fumet de porc calciné que nous avons tenu tête au grotesque et à l'innommable. Le monstre appelé Brutus gisait enfin vaincu, carbonisé par l'audace fulgurante de notre troupe — et, je dois bien le dire, par une inspiration tactique dont seuls les esprits d'exception savent tirer parti dans les instants décisifs. Autour de nous, les fermiers s'agitaient, bredouillaient, pleurnichaient presque sur leur bête infâme, comme si l'on pouvait reprocher à des sauveurs d'avoir terrassé l'abomination.
Mais déjà un prodige plus vaste encore se révélait à nous. Robert, que la bête avait pourtant ouvert comme une sacoche de campagne, se remettait à vue d'œil. Sa chair se refermait. La blessure reculait. La science elle-même vacillait. J'eus alors la présence d'esprit d'empêcher certaines ardeurs médicales de sombrer dans la boucherie expérimentale. Car enfin, devant le miracle, il faut savoir suspendre le geste profane. Il est des phénomènes qu'on ne dissèque pas sous une pluie noire, entre deux relents de sang et de cendre. Il faut d'abord écouter ce que le monde murmure. Et ce qu'il murmurait, ce matin-là, était limpide :
Tout cela sent l'occulute.
Nous fûmes ensuite accueillis dans la demeure des fermiers Jarvey, où le feu, la tarte, les œufs et les faux sourires formaient une hospitalité presque trop parfaite. Le maître de maison retrouvait la vue, son épouse voyait ses dents repousser, chacun parlait de guérisons comme d'une affaire de routine. Le ruisseau s'était remis à couler, disaient-ils, et depuis lors les corps refusaient les lois ordinaires. Voilà bien le genre de phrase qu'un homme sage grave dans sa mémoire avant la catastrophe.
Puis vint l'entrevue avec le shérif. Ah, quel tableau. Un représentant de la loi noyé dans le whisky, tenant sur son perron comme un prophète tombé dans la fange, parlant de la Mère avec la ferveur d'un hérétique de fin du monde. Sous mes questions courtoises, il en dit plus qu'il ne l'aurait voulu : il y a un barrage, des terres détournées, des Carmody qui abusent d'une puissance sacrée, un site de fouille dans les bois, et un Rhodes qui s'est approché bien trop près de ce qu'il n'aurait jamais dû chercher. J'ai su le flatter, le rassurer, lui délier la langue. Diplomatie, charme, maintien : il faut bien que quelqu'un porte la civilisation au cœur de la boue.
Nous avançons désormais vers un nœud d'ombres : une eau sacrée ou corrompue, une grotte qu'on voulait ouvrir à la dynamite, un culte qui remplace le Christ par une matrice tapie sous le monde. Mes compagnons voient des indices. Moi, je vois déjà la forme du drame. Et je le redis pour qui voudrait encore douter :
Tout cela sent l'occulute.