Carnet de Béatrice

Blackwater Creek — Baxter / Carmody / robe rouge n°3

Cinquième jour — Le whisky, la vermine et le bras de Robert

Jean était vivant.

Je ne vais pas faire semblant que ça m'a mise de bonne humeur. Oui, c'est mieux qu'il soit vivant. Évidemment. Mais après l'incendie, après les flammes, après cette impression qu'il nous avait laissés derrière, le revoir près de la voiture m'a surtout donné envie de le traverser du regard jusqu'à ce qu'il comprenne tout seul.

Je l'ai donc ignoré. C'était plus propre.

Robert tenait encore debout alors qu'il n'aurait probablement pas dû. Ses blessures semblaient se refermer ou se calmer toutes seules. Sasha regardait ça comme un phénomène médical. Moi, j'appelle ça une très mauvaise nouvelle.

Et dans la rivière, une chose translucide a attrapé une grenouille avant de rentrer dans le sol. Je déteste cet endroit.

* *

Nous sommes retournés au village, chez Baxter. Jean n'est pas venu dans la boutique avec nous. Il est resté dans la voiture. Je ne sais pas s'il boudait, s'il priait, s'il avait peur ou s'il essayait simplement d'éviter nos regards. Sur le moment, je n'avais pas envie de m'en occuper.

Chez Baxter, j'ai enfin pu récupérer des vêtements. Une robe rouge. Pas mon idéal, mais toujours mieux que mes haillons brûlés et pleins de boue. Il y a des limites à ce qu'une personne peut supporter avant de perdre toute dignité.

Baxter vendait de tout, y compris de la dynamite, ce qui résume très bien ce village. Nous avons acheté une caisse entière. Les autres ont posé des questions sur Rhodes. Baxter a parlé.

Rhodes avait acheté de la dynamite mi-juin. Les Carmody ont demandé où il était allé. Baxter leur a dit. Il a fait ça comme s'il avait vendu un sac de farine. J'aurais pu le gifler.

Il a aussi parlé de cette « Mère », de Dick, des rêves, du whisky. Tout ici tourne autour de l'eau, du maïs, de l'alcool et de cette espèce de religion moisie.

J'ai payé Baxter pour vider l'essence. Je ne voulais plus que ce village garde de quoi faire rouler quoi que ce soit. Les Carmody, Dick, Baxter, Jean, peu importe : plus d'essence, moins de problèmes. Enfin, c'était l'idée.

→ Je ne sais pas ce que Jean a fait ensuite. Je le précise. * *

Nous avons caché la dynamite chez les Gervais. Dans la paille. Oui, c'est stupide écrit comme ça. Mais arriver chez les Carmody avec toute la caisse aurait été encore pire. Chacun a gardé ce qu'il fallait, puis nous sommes partis vers la ferme.

Je voulais faire sauter le barrage. Je le voulais vraiment.

Tout vient de là. L'eau détournée. Le maïs qui pousse trop haut. Le whisky qui rend les gens bizarres. Les bêtes pustuleuses. La rivière morte. Si on pouvait faire sauter ce barrage et noyer leur exploitation maudite, je l'aurais fait sans hésiter. Rhodes ou pas Rhodes, Carmody ou pas Carmody, à ce moment-là j'en avais assez de cette pourriture.

* *

Puis les champs nous ont avalés. Du maïs partout. Trop haut. Trop dense. L'air collait. La boue tirait les pieds. Et là, j'ai vu quelque chose.

Une forme.

Les autres auraient pu croire à un épouvantail. Moi, j'ai vu que ce n'en était pas un. C'était plein de vers, de rats, d'insectes. Une silhouette faite de saletés vivantes. Elle a bougé. Elle a reculé dans les plants.

J'ai dit qu'il fallait partir. Trop tard. Deux hommes armés nous sont tombés dessus et nous ont conduits chez les Carmody.

* *

La ferme pue. Le whisky, les fruits pourris, les animaux malades, la boue, la sueur d'hommes qui n'ont jamais entendu parler de politesse. Les chevaux avaient des pustules. Des insectes grouillaient sur eux. Tout était vivant, mais pas comme il faut.

Damien Carmody est arrivé avec sa Thompson et son air de brute satisfaite. Il a frappé Derek, nous a menacés, nous a fait fouiller. Derek a sorti sa pipe et, bizarrement, ça a calmé l'imbécile.

On a eu droit à la visite. Leur whisky de maïs. Leurs camions. Leur maïs monstrueux. Leur fierté de paysans dégénérés. Et bien sûr, leur envie de nous faire boire.

Sasha a fait semblant d'être malade et s'est fait emmener à l'intérieur. Bien joué.

Moi, j'ai refusé. Une jeune fille bien élevée ne boit pas n'importe quoi à n'importe quelle heure. J'ai aussi prétendu être enceinte. Je ne sais pas si c'était malin, mais c'était mieux que d'avaler leur saloperie.

Damien a parlé de me mettre de côté pour Brandon. Je ne sais pas qui est Brandon. Je suis sûre que je ne veux pas le rencontrer.

* *

Robert a tenté d'arracher une arme. Il a raté. Puis il a sorti de la dynamite.

Tout a explosé.

Robert a perdu le bras droit.

Je me suis protégée avec un des hommes. Je ne vais pas m'excuser d'avoir survécu. J'ai pris ce qui était à portée, et ce qui était à portée était un Carmody. Après l'explosion, j'ai récupéré une Thompson.

→ Ma robe était encore fichue. La troisième.

J'ai tenu les autres en joue. Derek a repris ses esprits et a pris un homme au couteau. Puis une autre explosion a retenti dans le bâtiment. Sasha était dedans.

Jean n'était pas là. Je ne savais pas où il était. Je ne savais pas qu'il avait peut-être décidé de suivre son propre plan, ni qu'il avait compris lui aussi que le barrage devait sauter.

À cet instant, il y avait seulement Damien, ses armes, Robert par terre, Derek, moi, et cette odeur de sang mélangée au whisky.

Ça sent mauvais depuis le début. Mais là, ça sent la fin d'une mauvaise idée.

— Béatrice
Note : robe rouge déjà fichue, Thompson en main, Robert sans bras, Sasha sous les décombres, Jean disparu encore une fois. Et un Brandon quelque part qui m'attend, paraît-il. Pas aujourd'hui.