On a retrouvé Jean vivant. Je note ça simplement, parce que la scène ne l'était pas. Après l'incendie, nous pensions qu'il était mort ou disparu. Lui avait visiblement cru la même chose de nous. Les retrouvailles auraient pu donner quelque chose de chaleureux, mais la chaleur, nous venions déjà d'en avoir trop.
Robert tenait encore debout, ce qui n'avait rien de normal. Ses blessures semblaient s'être stabilisées d'une manière qui ne devrait pas exister. Sasha a observé ça avec sa méthode habituelle. Béatrice, elle, avait surtout l'air de vouloir arracher la boue de l'univers à mains nues.
Dans le lit de la rivière, nous avons vu une masse translucide attraper une grenouille et disparaître dans la terre.
C'est le genre de phrase que je n'aurais jamais accepté d'un témoin avant de venir ici. * * *Nous sommes retournés vers le village, avec la voiture et un Jean vivant mais très en retrait. Direction Baxter.
Jean n'est pas entré. Il est resté dans la voiture. Je ne sais pas si c'était par honte, fatigue, prudence ou simple fidélité à son rôle d'homme qui n'est jamais exactement là où les ennuis le cherchent. Sur le moment, je n'ai pas insisté. Nous avions besoin d'informations, de matériel, et probablement de vêtements avant que Béatrice ne tue quelqu'un pour une question de dignité textile.
Chez Baxter, nous avons trouvé ce qu'un magasin général local peut offrir quand la civilisation commence à pourrir : vêtements, allumettes, whisky, dynamite et compromissions. Béatrice a obtenu une robe rouge. Sasha a aidé à faire parler Baxter avec des méthodes que je qualifierai d'efficaces. Nous avons acheté une caisse de dynamite. Beaucoup de dynamite. Trop, si l'on considère la suite.
* * *Baxter nous a parlé de Rhodes. Rhodes avait acheté de la dynamite mi-juin, probablement le 15. Les Carmody étaient venus demander ce qu'il avait acheté et où il allait. Baxter leur a répondu. Il a justifié ça comme un commerçant : il donne aux clients ce qu'ils veulent, y compris des informations qui peuvent faire disparaître un professeur.
Il a aussi parlé de Dick, de la religion locale, de cette fameuse « Mère » et du whisky Carmody. Baxter boit pour dormir. Il rêve. Il sent quelque chose battre à l'intérieur de lui, ou du moins c'est ce que j'ai compris. Le village entier semble avoir remplacé la foi par une dépendance.
Béatrice a payé Baxter pour faire disparaître l'essence. Je crois que l'idée était de vider les réserves pour empêcher les Carmody, ou n'importe qui d'autre, de s'en servir. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé ensuite. Jean était dehors. Baxter est sorti. Nous n'avons pas suivi cette partie.
C'est important : je ne sais pas ce que Jean a fait après ça. * * *Nous avons ensuite décidé de cacher l'essentiel de la dynamite chez les Gervais avant d'aller chez les Carmody. Mauvaise idée ? Probablement. Meilleure idée que d'arriver avec une caisse entière d'explosifs sous le bras ? Sur le moment, oui.
Les champs Carmody sont immenses. Trop hauts, trop denses. Le maïs atteignait plusieurs mètres. L'air était lourd, le sol collant. On se sentait observés. Béatrice a vu la chose en premier.
Une silhouette dans le maïs. Pas un épouvantail. Quelque chose de vivant ou de presque vivant, fait de vermine : vers, rats, insectes. Une forme humaine par accident, ou par moquerie. Puis ça a reculé dans les plants.
Ensuite, la vermine nous est tombée dessus. Nous avons essayé de reculer. Deux hommes armés nous ont interceptés.
* * *Ferme Carmody. L'endroit pue. Fermentation, whisky, fruits pourris, bétail malade, boue. Une distillerie rurale bâtie sur quelque chose de beaucoup plus ancien et plus sale qu'une simple activité illégale. Les chevaux avaient des pustules et des insectes sur eux. Le maïs pousse grâce à l'eau détournée par le barrage, et tout ce qui boit ou mange ici finit par porter la marque de cette eau.
Damien Carmody nous a reçus avec une Thompson. Il m'a frappé. Il nous a soupçonnés d'être des concurrents ou des espions. J'ai sorti ma pipe. C'était absurde, et ça a marché. Pendant un moment, Damien a accepté de parler. Il nous a fait visiter, fier de son whisky de maïs comme un père présentant un enfant monstrueux.
Puis il a voulu nous faire boire. Sasha a simulé un malaise et s'est fait emmener à l'intérieur. Béatrice a refusé, avec panache, puis avec un mensonge de grossesse. Damien a mal pris qu'on décline sa boisson. Il a parlé de mettre Béatrice de côté pour Brandon. Je ne sais pas qui est Brandon. Je n'ai pas envie de le savoir sans arme chargée.
* * *Robert a tenté de désarmer un homme. Ça a échoué. Puis il a sorti de la dynamite.
Je vais garder cette phrase pour mon article, si je vis assez longtemps pour l'écrire : « L'enquête tourna mal lorsque l'ancien militaire décida que l'explosif constituait une forme de négociation. »Le bâton a explosé trop près. Robert a perdu le bras droit.
J'ai été projeté contre un mur. Béatrice, elle, a utilisé un homme comme bouclier et s'en est sortie mieux que nous tous. Quand j'ai repris mes esprits, elle avait une Thompson.
J'ai attrapé un homme qui sortait d'un bâtiment, couteau sous la gorge. Je lui ai dit de lâcher son arme. Il a obéi. Puis une seconde explosion a retenti à l'intérieur. Sasha était là-dedans.
* * *Jean n'était pas avec nous. Je ne savais pas où il était. Je ne savais pas qu'il avait, de son côté, suivi une autre piste, ni ce qu'il comptait faire.
Tout ce que je savais, à ce moment précis, c'est que Damien Carmody était encore debout, qu'il avait une autre Thompson, que Robert était au sol sans bras, que Béatrice et moi étions armés, et que Blackwater Creek venait de refermer la mâchoire.
Et si Sasha vient de retrouver Rhodes là-dessous, alors on tient peut-être enfin un bout de réponse. À condition de ressortir de cette ferme entiers.
Reporter. L'article aura un bras en moins.