Retour à la ferme des Gervais après l'enfer Carmody.
État du groupe : vivant, ce qui mérite d'être noté. Pas forcément entier. Robert surtout. Son bras, arraché auparavant, est revenu ou s'est recollé d'une manière qui ne passera dans aucun manuel médical sérieux. Il fonctionne. C'est presque pire.
Henry Rhodes est avec nous. Objectif officiel accompli.
Objectif humain, lui, beaucoup moins net. * * *Rhodes est au sol dans la grange, à peine conscient. Couvert de pustules, de plaies, d'un liquide noir qui sort de lui. Sasha l'examine avec son sérieux habituel, c'est-à-dire comme si le patient était déjà mort mais avait la mauvaise éducation de parler encore.
Rhodes murmure. Plusieurs mots reviennent :
- Abigail.
- Maman.
- Les Sikaïos, ou quelque chose qui sonne comme ça.
Transcription incertaine. Honnêtement, sur le moment, personne n'était en état de faire de la linguistique.
Il a des phases. Il revient, il repart. Il reconnaît vaguement certains d'entre nous. Il m'a regardé comme s'il cherchait un vieux repère dans une pièce qui tourne. Je crois qu'il me faisait confiance. C'est peut-être pour ça que j'ai mieux vu que les autres ce qui se passait : Rhodes n'était pas seulement malade. Il était fragmenté. Quelques secondes de lucidité, puis le délire revenait. Abigail n'était jamais loin dans ses phrases.
Béatrice est partie se changer. Ce n'est pas une blague. Dans cette maison, au milieu des cris, des pustules, du feu au loin et de l'odeur de la mort, elle a trouvé le moyen de remettre la question vestimentaire au centre de la situation. En même temps, chacun survit comme il peut.
Jean a fait boire du whisky à Rhodes pour le calmer. Le même type de whisky qui semble avoir nourri la moitié des horreurs locales. Je note l'ironie, mais il faut reconnaître que ça a fonctionné un moment.
* * *Rhodes a fini par indiquer la grotte sur une carte. L'endroit serait au-dessus du relief, dans la zone liée à la rivière, au barrage, aux fouilles. Il disait qu'Abigail était là-bas. Il voulait y aller. Tout de suite.
C'est là que nous avons vraiment choisi la fin de cette histoire.
Pas la fin propre. Pas la fin courageuse. La fin où l'on survit.J'ai demandé si tout n'était pas lié à la source du mal. Robert, son bras, Rhodes, l'eau, le whisky, les Carmody : tout pointait vers cette grotte. Mais nous étions épuisés, blessés, sans vraie marge, et avec un professeur mourant à ramener. Jean a formulé ça de manière très présentable : mission accomplie, retour à Miskatonic, l'université enverra une équipe.
Je n'aime pas l'admettre, mais il avait raison.
Rhodes a tenté de partir. Nous l'avons maîtrisé. Robert et Jean l'ont retenu. J'ai utilisé de l'opium pour le calmer. Administration forcée, oui. À ce stade, c'était ça ou le voir ramper vers la grotte en criant le nom de sa femme.
Les Gervais sont arrivés, affolés. Ils ont reconnu Rhodes. Ils nous ont aussi appris que le shérif Dick et des hommes étaient partis vers la ferme Carmody. Mauvaise nouvelle. Cela voulait dire qu'il fallait disparaître avant d'avoir à expliquer le carnage, l'incendie, le camion et le professeur purulent.
Nous avons chargé Rhodes.
- Robert a pris le volant.
- Béatrice devant.
- Le reste d'entre nous à l'arrière avec Rhodes.
Le trajet vers Miskatonic a duré plusieurs heures. Rhodes a eu une crise. Du liquide noir partout. J'en ai pris. Beaucoup trop près. Probablement dans la bouche. J'écris ça froidement parce que l'alternative serait de hurler dans ce carnet.
Ensuite Rhodes a agrippé Sasha à la gorge, croyant peut-être saisir Abigail. Robert a donné deux coups de volant qui ont brisé l'élan et libéré Sasha. Mauvaise méthode de conduite, excellente méthode de sauvetage.
* * *Arrivée à Miskatonic vers 19h.
Campus encore animé. Cours du soir. Fenêtres ouvertes. Étudiants stupéfaits.
Ils ont reconnu Henry Rhodes. Ils l'aimaient manifestement. Quand nous l'avons sorti du camion, ils ont applaudi.
C'est étrange, les applaudissements, quand on sait ce qu'on a laissé derrière. * * *Officiellement : nous avons retrouvé Rhodes.
Officieusement : Abigail est restée dans la grotte, Blackwater Creek est toujours contaminé, et je ne sais pas ce que j'ai avalé.
Je garde mes notes.
Quelqu'un devra raconter la vérité.
Ou au moins ce qu'il en reste.
Reporter. Probable cas de contamination. L'article reste à écrire.