Emma
J'ai l'impression que ce monde aime se moquer de nous avec de tout petits détails. Le genre de détail qui ne fait pas de bruit, qui ne crie pas, mais qui te retourne l'estomac.
La porte du garage ouverte. Pas entrouverte. Pas "mal fermée". Ouverte. Et autour, la boue qui raconte mieux que n'importe quel témoin : quelqu'un a tourné autour de la voiture, tranquillement, comme on fait le tour d'une proie endormie.
Françus a regardé ça comme s'il lisait un journal intime qui ne lui appartenait pas. Pieds nus, humains, énormes… et aussi d'autres traces plus petites, en bottes. Donc non seulement on n'était pas seuls, mais on avait été observés.
Et puis Ghout qui n'est plus là, parce que "il chasse". Je comprends, hein. Mais sur le moment j'ai eu envie de hurler : parce qu'on se retrouve avec la peur en bouche, et la question idiote qui tourne — est-ce qu'on bouge ? est-ce qu'on reste ? Et tu sais que chaque seconde que tu discutes, c'est une seconde où quelqu'un peut te regarder sans que tu le voies.
Après, c'est devenu de la viande et du souffle.
Je n'oublierai pas Luffy. J'ai vu la scène au ralenti : le gros monstre qui se tient le visage, Luffy qui saute à la gorge malgré tout, et cette idée dégueulasse qu'un chien peut être plus courageux que nous sans même comprendre pourquoi. Et puis le coup de tête. Le bruit. Le crack. Luffy qui tombe, inanimé. Françus a changé en une seconde, comme si on lui avait arraché quelque chose. C'était pas du cinéma. C'était une peur brute.
Françus a lancé son couteau. "De rage", ça colle exactement. Le couteau se plante à la base de la nuque, et le gros s'est affalé. Et juste après : le cri venu de la ferme. Parce qu'il y a toujours un "jusqu'à".
La flèche s'est plantée à quelques mètres. Je l'ai vue, je l'ai entendue, et j'ai eu cette pensée froide : elle visait qui ? Luffy ? Le monstre ? Nous ? Impossible de savoir. C'est peut-être ce que je déteste le plus : quand tu dois réagir à une intention que tu ne peux pas lire.
Le vieux était là, derrière le tracteur, arc en main. Angus a fait ce qu'il sait faire : sprint, placement, et au contact il lui a ouvert le bras qui tenait l'arc avec la machette. Ça n'avait rien d'héroïque. C'était utile. L'utile sauve plus que le beau.
Et après ça… on a eu un truc qui ressemble presque à une victoire : le sanglier. On l'a cherché, et on l'a trouvé trop près, trop vite. Il charge.
J'ai pris mon élan pour lui mettre une baffe, juste pour le principe. Et j'ai raté. Ma main a effleuré sa tête, une caresse ridicule, pendant qu'il faisait gruc gruc. Ils ont rigolé. Moi aussi, un peu. Parce que sinon j'aurais cassé quelque chose.
Et puis il m'a tourné le dos. J'ai couru, contourné, glissé derrière lui. Six dégâts dans les bourses — "elles explosent au contact" — le sanglier tombe, gratte le sol, hors de combat. Quelqu'un lui tranche la gorge. Voilà. Mon "coup de maître". J'ai trouvé ma nouvelle passion. C'est peut-être ça, le plus inquiétant.
Retour au camp vers 15h30. J'ai fait un contrôle : bave, œil sanguinolent, pustules aux jointures. "On va bien le cuire." Parce que je ne mise pas ma peau sur l'espoir.
Je ne les déteste pas. Je le note parce que c'est important. Ils s'approchent sans armes visibles, Igor a des mains solides, et à tous les deux il manque le petit doigt de la main droite. Et surtout, dans le dos : EKKO. Là, j'ai compris qu'on n'était pas juste sur une route — on était sur une route où passent des gens organisés.
Quand Igor a lâché "combien pour la petite", j'ai répondu comme je sais répondre. Et j'ai giflé Igor. Shlack. Il a eu l'air content. Il aime les gifles. Ça devrait me dégoûter. Et pourtant ça m'a presque rassurée : des gens qui jouent à la limite, qui font claquer une gifle au lieu d'une lame… c'est peut-être qu'ils veulent encore parler. Ou qu'ils veulent voir si on mord.
Je ne leur fais pas confiance. Mais je n'ai pas envie de les haïr. Pas encore.