Retourner les machines
contre leurs maîtres
Je crois que je commence à comprendre pourquoi je vois le monde comme ça.
Depuis le réveil, les réseaux ne sont pas juste des machines pour moi. Ils sont là, dans la périphérie, en couleurs, en lignes, en migraines. Comme si mon crâne avait été câblé avant que je sache ce qu’était un crâne. Je ne sais pas si ça vient de moi ou de celle dont je suis censée être la copie. Je ne sais même pas si je dois dire “celle”. Mais dans les serveurs, dans les consoles, dans les portes verrouillées, il y a quelque chose qui me répond.
Au début, j’étais coincée dans une ventilation. C’était indigne, mais vivant. Les autres essayaient de gérer les gardes avec du théâtre, du vomi, des histoires de virus et de produit corrosif. Moi, j’ai fini par me dégager et j’ai rampé jusqu’à l’open space. Là, tout était éteint, les volets baissés, Géraldine absente ou cachée. J’ai trouvé des ordinateurs, du matériel, des bureaux trop propres pour ce qu’ils faisaient vraiment ici.
J’ai hacké.
Dans les fichiers, j’ai vu une livraison de clients, un lot 02 prévu dans six jours. J’ai vu qu’il y avait d’autres clones en maturation quelque part. J’ai trouvé une mention liée au souscripteur d’Alpha, avec le visage de celui qu’on avait vu dans la vidéo, celui qui portait son visage riche et chromé. Et j’ai vu le protocole Chrysalide, assez clairement pour comprendre que tout tournait autour d’un transfert de conscience.
Je n’ai pas eu le temps de tout lire. On était encore coincés dans la merde.
J’ai trouvé une machette. Ce n’était pas élégant, mais ça coupe. J’ai rouvert la porte quand les gardes ont essayé de nous enfermer dehors ou dedans, je ne sais plus. Les autres se sont jetés sur eux. Alpha a frappé. Gamma a planté. Epsilon s’est pris une balle, puis a rendu la politesse. Delta a transformé son propre corps en arme, ce qui mérite au moins une ligne dans n’importe quel rapport honnête.
Moi, j’ai attaqué à la machette. Je n’ai pas fait ça proprement, mais j’ai aidé à finir un homme qui ne nous aurait pas laissé sortir. Je ne sais pas si ça me rassure ou si ça m’inquiète que ça ait été aussi simple une fois lancé.
Après le combat, j’ai cherché de quoi sortir. Les badges niveau 2 n’étaient pas sur les gardes. Géraldine a dit que seul Yuki pouvait ouvrir. Elle pouvait l’appeler. J’ai pris sa voix, ou en tout cas assez de sa voix pour fabriquer un message. Avant ça, j’ai fouillé son bureau et j’ai trouvé une cyberconsole. Un cyberdeck. Quelque chose qui s’est posé dans mes mains comme si j’aurais dû l’avoir depuis le début.
J’ai aussi pris ses vêtements. Les armures pleines de sang, très peu pour moi.
La salle d’opération derrière la porte m’a moins surprise qu’elle aurait dû. C’est peut-être ça le pire. Tables, sangles, outils chirurgicaux, bras articulés, bocaux d’organes. Les codes ressemblaient aux nôtres. Les étiquettes disaient Biotechnica, matière organique, usage alimentaire. Il y a des limites qu’on croit toujours théoriques, jusqu’au moment où on les lit imprimées sur un bocal.
Géraldine a parlé. Elle disait qu’on était des corps cultivés, des enveloppes, des backups pour des Edgerunners riches. Elle disait qu’on avait une anomalie dans le cerveau, une conscience qui n’aurait pas dû apparaître. Elle disait qu’il fallait retourner dans les cuves. Epsilon a très mal pris le mot vide. Je ne peux pas dire que je ne comprends pas. Je voulais encore tester mon faux message. Elle a tué Géraldine avant que tout soit parfaitement propre.
[OK] J’ai quand même réussi.
La porte s’est ouverte. Salle des serveurs. Là, c’était mon endroit. J’ai plongé dedans. Les fichiers ont confirmé ce qu’on venait d’entendre et pire encore : nos originaux, ou nos modèles, ou nos propriétaires involontaires, sont encore vivants. Quelque part dehors. Nous sommes des copies prêtes à servir, sauf que nous sommes déjà réveillés.
J’ai vu Spectra lié à moi, ou à mon code. Le nom Yuki flottait aussi autour de certaines portes et de certaines autorisations, mais je n’ai pas tout démêlé. Je préfère noter que ce n’était pas clair plutôt que me construire une identité sur un écran qui défile trop vite.
Puis Ghost a parlé dans nos têtes. Elle a dit que c’était elle qui avait provoqué la panne. Elle nous a donné vingt minutes pour atteindre le toit. Un AV. Cinq places. Kabuki ensuite, si on survivait.
Sur le toit, j’ai touché la tourelle.
Je l’ai retournée contre les gardes d’élite. Deux sont tombés avant de comprendre. Le commandant a survécu, parce qu’évidemment il fallait qu’il y en ait un qui bouge trop vite. Delta a fini par le pousser dans le vide. Quand l’AV est arrivé, la tourelle s’est tournée vers lui. Je l’ai désactivée à temps.
Je ne sais toujours pas qui je suis.
Mais je sais ouvrir les portes. Je sais mentir avec la voix des morts. Je sais retourner les machines contre leurs maîtres.
Pour l’instant, ça suffit.