Je déteste qu'on me parle comme si j'étais un objet.
Spectra nous a dit que HBG avait nos profils génétiques, nos cartes neurales, nos signatures biométriques. Pas juste nos visages. Pas juste une photo floue à coller dans une base de données. Non. Nos corps. Nos structures. Les détails intimes de ce qui fait qu'on est reconnaissables même quand on ne sait pas encore qui on est.
Ça m'a mise en colère.
Ça me met toujours en colère. Chaque fois qu'on me ramène à ça — un clone, un support biologique, une chose qui ne devrait pas exister — j'ai quelque chose qui cogne dans la poitrine. Je ne sais pas si c'est de la peur ou de la rage. Peut-être les deux. Peut-être que chez moi, les deux démarrent pareil.
Kabuki était sale, vivant, bruyant. La rue sentait l'huile chaude, les câbles fatigués et les nouilles. J'avais envie de ramen. C'était simple. Réel. Un bol, de la chaleur, quelque chose qui ne demande pas qui tu es avant de te laisser exister.
Et puis Cabron est arrivé.
Il m'a percutée. Il m'a craché sur les pieds. Puis il m'a traitée de pute.
Je me souviens très bien de ce moment. Pas comme un souvenir propre. Comme une lumière rouge dans les nerfs. Tout s'est resserré. Sa bouche, ma main, l'espace entre sa gorge et moi. Un de mes ongles est sorti. J'ai eu une peine immense à ne pas le tuer. Vraiment. Pas pour impressionner. Pas parce que je voulais faire peur. Parce que mon corps était déjà en train d'y aller avant que ma tête rattrape.
Je me suis retenue.
Pas parce qu'il méritait de vivre. Parce qu'on devait continuer.
Maman Cendre nous attendait au Pavillon du Sol Gris. Derrière un rideau de perles noires. Elle avait l'air d'une femme qui a déjà enterré assez de secrets pour ne plus se salir les mains avec les petits mensonges. Massive, élégante, manteau gris cendré, ongles noirs. Elle nous a regardés comme si elle savait déjà combien valaient nos problèmes.
Elle ne nous a pas donné des identités. Elle nous a donné le chemin pour les voler.
La morgue. Des corps. Des prélèvements. Des noms. Et une glacière à récupérer. Fermée. Sans question. Je n'aime pas obéir à ce genre d'ordre, mais je n'avais pas mieux à proposer.
Après, il y a eu la voiture.
J'ai demandé si je pouvais conduire. Je ne sais même pas si c'était une demande ou une nécessité. Quand mes pieds ont trouvé les pédales, ça m'a traversée d'un coup. Un frisson dans tout le corps. Une évidence. Pied plancher. Mains au bon endroit. La machine qui répond. Je n'ai pas retrouvé un souvenir. Je n'ai pas vu mon passé revenir en néons propres. Mais mes pieds savaient. Mes mains savaient. Quelque chose en moi a souri avant moi.
Je sais conduire.
Je ne sais pas encore pourquoi, mais je le sais.
À la morgue, tout a changé de température. Une petite morgue secondaire. Pas la grande machine centrale de la ville, mais assez de froid, assez de métal et assez de morts pour qu'on y vole des vies. Alpha est parti vers les archives. Gamma s'est occupée des corps. Bêta cherchait les failles, les accès, les portes. Moi, j'avais la glacière en tête. La salle sécurisée. Le stockage. Les gardes. Les serrures.
On a menti pour entrer. Reconnaissance de corps, famille, médecin, tout ce qu'il fallait pour faire passer notre présence. Il y avait des corps à identifier. Des noms à choisir. Des traces à récupérer. Et derrière tout ça, la glacière.
Je me souviens du sang aussi.
Je me souviens de la gorge. De la violence. Du moment où la discrétion est morte avant nous. Il a fallu continuer quand même. Cacher ce qu'on pouvait cacher. Pousser un corps là où il ne poserait plus de problème tout de suite. À ce stade, je crois qu'on avait déjà cessé de prétendre être propres.
Le nom que j'ai pris, c'est Elzy Trouane.
Elzy. El.
Je ne sais pas qui elle était. Je ne sais pas si elle avait des proches, des dettes, un goût pour la vitesse, une peur des cuves. Je sais seulement que son nom me permet de passer pour quelqu'un que la ville accepte mieux que moi. Alors je le porte. Pas avec respect. Pas avec fierté. Avec nécessité.
Puis il y a eu la glacière.
Une petite fille. Un patch médical. Et derrière la nuque : HBG-KID-K03.
Une enfant avec un code HBG.
Je n'arrive pas à détacher ça de ma colère. Ils nous ont peut-être faits, ou refaits, ou cultivés, je ne sais pas. Mais là, il y avait un petit corps froid dans une glacière, et personne ne pourra me faire croire que ce n'est qu'un dossier technique.
Et puis la dernière lame est tombée.
Nos corps sont sortis des cuves trop tôt. Pas finalisés. Avant la dernière stabilisation.
Quatre mois à vivre.
Je viens à peine de trouver un nom, un volant, une rage qui m'appartient. Et on me dit déjà que mon corps est une erreur avec une date de péremption.
Je suis Elzy « El » Trouane maintenant.
Et si je n'ai que quatre mois, alors quelqu'un chez HBG va apprendre ce que ça fait quand une erreur décide d'accélérer.